Carnet de voyage de Maud et Cyril

Afghanistan

د افغانستان اسلامي دولت

Di Afganistan Islami Dawlat

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Mausolée d'Ali à Mazâr-e-Charif


Mails d'étape reçu le mardi 14 novembre 2006

AFGHANISTAN - 13 et 14 novembre 2006

Salam Aleikum,


Parce que l’Afghanistan est un pays spécial, nous allons essayer de vous tenir au courant de nos pérégrinations au fur et à mesure... en fonction, bien sûr, des capacités de télécommunication locale.


Frontière OUZBEKISTAN / AFGHANISTAN - 13 Novembre 2006


Bien qu’on se soit levés aux aurores pour essayer de partir le plus tôt possible, le taxi collectif ne démarre qu’à 9h de Samarcande en direction de Termez. Maud a passé la nuit sans dormir, redoutant le passage en Afghanistan, et préférerait pouvoir y être des aujourd’hui, histoire de se jeter à l’eau une fois pour toute.
Après 8 heures de route, nous arrivons enfin à Termez et après une rapide course en taxi, à la frontière tant redoutée. Alors que nous pensions être contrôlés sous toutes les coutures par les douanes ouzbèkes, nous sortons sans aucune vérification de bagage. C’est vrai qu’il est déjà 16h30 et que les douaniers débauchent à 17 h !

 

             La route du désert est ... déserte

 

Il ne nous reste donc plus qu'à franchir le pont de l’Amitié qui enjambe l’Amou-Daria pour rejoindre la douane afghane... Nos coeurs battent au rythme de notre appréhension, tandis que Maud arrange une dernière fois son foulard. Le soleil se couche sur le fleuve, éclairant la rive afghane et ses vieilles usines de ses rayons dorés et ajoutant encore un peu de surréalisme à notre situation. Il y a encore quatre mois, nous n’aurions jamais pensé venir dans ce pays. Pays dont les images alimentent les imaginaires occidentaux de l’époque Hippie jusqu’à celle de la guerre... Les douaniers afghans nous demandent trois fois où nous travaillons et ils ont du mal à comprendre que nous ne soyons pas membres d’une ONG. Ils tamponnent nos passeports, contents d’avoir des vrais visiteurs dans leur pays. Nous le savions déjà, il n’y a pas beaucoup de touristes en Afghanistan. Nous le savions déjà, ils sont heureux de notre confiance. À notre sortie du poste, les gens sont étonnés de voir qu’aucune voiture ne nous attend. Nous leur expliquons que nous voulons prendre le bus qui rejoint Mazâr-e-Charif, mais ils nous appellent un taxi ! Comme nous ne maîtrisons rien du Dari, langue perse, que la nuit tombe et que nous ne sommes pas très à l’aise au milieu des regards, nous montons.


Nous parcourons les 80 km qui nous sépare de la ville à 150 km/h sur une route neuve, seulement ralentis par les langues de sables qui débordent parfois sur la chaussée. Les dunes grises du désert ondulent à l’infini sous la lumière de la lune et nous cherchons en vain les traces d’une ville. De temps en temps, nous apercevons des carcasses de chars soviétiques, témoins de la guerre des années 80 ou un groupe de chameaux et leur maître qui transportent nonchalamment des broussailles séchées.

Le chauffeur nous dépose à l’hôtel et nous appelons Viani. Il est américain et travaille dans la même société que notre ami français Clément qui l’a prévenu de notre arrivée. Dans ce pays, il semble que les expatriés s’entraident avec plaisir et Viani nous prend en charge pour la soirée, nous expliquant quelques règles de sécurité. « La seule inconnue pour moi, dit-il, est que Maud soit une femme. C’est plus facile d’être un homme et d’être seul ... ». Mais nous savions depuis longtemps que le vrai challenge dans notre voyage, c’était celui d’être en couple !


MAZAR-E-CHARIF, Afghanistan - Entrée en matière, 14 novembre 2006


Au bruit qui s’élève de la rue dès 7 h du matin, nous pensons être retournés sur le sous-continent. Un rapide coup d’œil par la fenêtre nous le confirme. Le trafic est chaotique : taxi, ânes et piétons se chamaillent la chaussée boueuse au milieu des étales de tissus et de légumes.                                                  

La rue afghane depuis notre fenêtre d'hotel


Cyril regrette déjà la relative organisation des autres pays d’Asie centrale. Maud est embarrassée par une toute autre constatation, toutes les femmes, sans exception, portent la burqa ! Avec son petit foulard bleu transparent, elle se prévoit des séjours dans la rue difficiles. Notre première activité de la matinée est donc de trouver un vrai foulard. Après avoir parcourus deux trois rues dans le bazar, subit des milliers de coups d’oeil curieux et tenté plusieurs vaines tentatives pour expliquer ce qu’elle veut, Maud déniche enfin un immense châle noir, absolument hideux, mais qui devrait faire l’affaire. Sitôt acheté, nous rentrons à l’hôtel où elle éclate en sanglot... Elle savait que ce serait pénible mais... c’est réellement difficile de réadopter les attitudes musulmanes : ne pas parler aux hommes, ne pas regarder droit devant soi dans la rue, mais regarder ses pieds, ne pas les frôler ce qui est délicat dans les ruelles surpeuplées. Être une femme musulmane en république islamique d’Afghanistan implique également d’être considérée comme une « sous-homme ». Il faut du courage et un certain sens de la comédie pour l’accepter d’autant que Maud a la langue généralement bien pendue et doit la mordre souvent pour se taire.


Pour couronner le tout, c’est son anniversaire aujourd’hui et elle se sent d’autant plus loin de sa famille que la culture dans laquelle nous sommes si brutalement immergés est tellement différente. Mais le coup de blues ne dure pas, avoir 23 ans en Afghanistan, c’est plutôt original ! Elle se costume et nous partons souffler ses bougies dans un restaurant indien où, parait-il, les expatriés se retrouvent. Dans la rue, la tension est permanente pour ne pas faire de faux pas, mais nous reprenons de l’assurance. Les gens nous aident à trouver notre route au milieu du chaos.                                                       Anniversaire en catimini

                                                  

Nous sommes contents de manger pour de vrai, car nous boudons les brochettes graisseuses des Ouzbeks depuis trois jours, et nous ne mangeons que du pain et du yaourt. Ravigotés, nous partons pour visiter le tombeau sacré d’Ali. C’est un mausolée couvert de faïences bleues aux décorations compliquées. Hommes en shalwar kameez coiffés de turbans et femmes en burka bleues ou blanches viennent s’y recueillir. Des milliers de pigeons blancs survolent les dômes turquoises. Le tableau ne manque ni de solennité, ni de majesté et nous prenons discrètement quelques photos. A la sortie, des dizaines de mendiants estropiés, vieillards, femmes et enfants attendent les pèlerins. Nous reconnaissons les blessures laissées par l’explosion des mines antipersonnelles...


Nous partons demain pour Kaboul, avec le bus de 4h30 du matin (!), où notre ami Clément nous attend.

Salut à tous,


Maud et Cyril

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Kaboul, mercredi 15 novembre 2006

Coucou,


Tout va bien. Nous sommes arrivés à Kaboul dans l'après-midi après 8h de bus et le passage d'un col enneigé. Nous sommes maintenant confortablement installés dans la guesthouse de la boîte de notre ami Clément. On prévoit de se reposer à Kaboul pour quelques jours et de découvrir la ville tranquillement.


On vous tient au courant. Bisous


Maud et Cyril

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Bamiyan, vendredi 24 Novembre 2006

Hello,


Tout va bien. On a même trouvé un Café-Internet à Bamiyan, en plein centre de l'Afghanistan. Cette semaine, perdus dans la cambrousse, on a vécu des aventures d'autant plus folles qu'elles étaient afghanes. Pour vous planter le décor, il y a plein de neige et il fait - 20 degrés...Ce soir, c'est hammam, car ça fait cinq jours qu'on a pas pu se laver. On a de sacrées têtes ! Demain matin, on prend un transport pour Kaboul. On vous écrira dimanche.


Bisous à tous,


Maud et Cyril


PS : Vous allez vous régaler de nos photos, on revient du plus bel endroit du monde!

PS : Ne vous inquiétez pas pour nous, on est dans les petits papiers de tous les flics de la région !!! On vous racontera...


Aller-retours dans la grand rue de Bamiyan

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Mails d'étape reçu le mardi 28 novembre 2006

AFGHANISTAN - 15 au 27 novembre 2006

Pourquoi venir en Afghanistan ?


Depuis la France, nous ne voyions du Pakistan que l’extrémisme et l’intolérance. Puis nous y sommes allés... Nous y avons rencontré des hommes, des femmes et des enfants qui ont mis leurs histoires et leurs émotions sur nos images d’Occident. Ces personnes, prêtes à nous rendre milles fois la confiance que nous leur avons donnée en venant jusqu’à elles, nous ont montré comme nos images peuvent être figées, corrompues par leur interprétation médiatique. Bien sûr, nous avons croisé le traditionalisme obtus mais à quelle échelle en proportion de la tolérance des peuples qui nous ont accueillis ? Grâce à eux, nous pouvons maintenant témoigner d’un Pakistan plein de nuances, reflet de la nature humaine et de ses contradictions.


D’une certaine manière, c’est par respect que nous décidons d’aller en Afghanistan parce que nous ne faisons plus l’amalgame entre images médiatiques et réalité humaine, parce que nous avons appris que la confiance est la clé, même parfois risquée, de l’échange culturel. Bien sûr, l’Afghanistan est le pays de l’arbitraire, mais, comme partout, les hommes sont multiples et au cœur de la contradiction c’est bien de l’humanité qu’on rencontre. Vous écrire, c’est témoigner et transmettre un peu de la responsabilité, si lourde, dont nous chargent les personnes qui nous racontent leurs histoires. Nous vous dressons un portrait sur le vif de pays que l’on traverse. Ce n’est sans doute qu’une image de plus, mais teintée par nos émotions.


Dans notre mail précèdent nous quittions Mazâr-e-Charif pour rejoindre la capitale Afghane, Kaboul.


DE MAZAR-E-CHARIF A KABOUL, Afghanistan - 15 novembre 2006


Alors que nous avons été tout de suite repérés comme étrangers, nous sommes étonnés de voir le peu de réaction de nos compagnons de bus. Pas un seul ne nous questionne sur notre nationalité ou le pourquoi de notre présence en Afghanistan. C’est vrai que pour eux, c’est évident : nous sommes deux des milliers d’étrangers qui ont envahi leur pays à la fin de la guerre, deux de ceux que nous appelons "les acteurs de la reconstruction" et dont personne ne sait vraiment si ils sont là au nom des droits de l’homme ou pour servir leurs propres intérêts économiques - parole d'Afghan. Après huit heures de trajet, nous atteignons enfin les faubourgs de Kaboul. Des maisons en pisé, dont beaucoup semblent désertées ou détruites, sont accrochées aux flancs abruptes des collines qui encerclent le centre de la ville. On croirait débarquer dans un immense bazar, animé, coloré et boueux.


Marché aux oiseaux de Kaboul


KABOUL, Afghanistan - Capitale hétéroclite, 15 au 19 novembre 2006


Notre adresse à Kaboul est celle de Clément. C’est un peu grâce à sa présence que l’on ose venir en Afghanistan en touristes. Nous l’avons rencontré au début de notre périple, au Pakistan alors qu’il faisait une étape à Lahore au cour de son long trajet à vélo depuis Singapour. Il prévoyait de rejoindre Paris, mais s’est finalement arrêté à Kaboul, où une société de consulting lui a proposé un emploi. Cette entreprise Afghane, gérée par des Français, s’occupe de réaliser des enquêtes de terrain pour le compte de clients tels que l’ONU ou l’armée Américaine. Cela va de l’enquête économique à celle sur la propagande talibane ou encore sur les traumatismes des enfants afghans. Nous rejoignons Clément dans sa guesthouse où les expatriés travaillent, mangent, dorment et s’amusent, à huit clos. Nous goûtons à un confort tout à fait occidental. La présence de gardes armés au portail nous impressionne et nous nous questionnons sur le besoin réel d’un tel déballage d’armes à feu. Clément, qui est responsable sécurité, nous raconte alors l’émeute de mai 2006 provoquée par la mort d’un Afghan lors d’un banal accident de voiture de l’armée américaine. Les émeutiers ont pris d’assaut la guesthouse, pillant tout sur leur passage. Les expatriés ont pu s’enfuir grâce aux voisins qui leur ont fait passer les murs de leurs jardins jusqu’à ce que l’armée française les récupère et les transfère à l’ambassade. Cet événement a montré aux étrangers de Kaboul que la marmite bouillait déjà et qu'il fallait bien peu de chose pour faire sauter le couvercle. Beaucoup d’Afghans supportent mal la présence étrangère alors que la reconstruction n’avance pas.


Nous passons nos quatre jours à Kaboul à déambuler de bazar aux oiseaux - les Afghans sont friands de combats de perdrix - en bazar aux vêtements. La pluie transforme les rues en champs de boue. Depuis la petite mosquée construite par l’architecte du Taj Mahal qui trône au milieu des allées détrempées du jardin moghol, la vue sur la ville est magnifique. Les cerfs-volants, interdits par les Talibans, ont repris leurs droits et flottent au dessus des maisons entassées sur la colline sur fond de montagnes enneigées. Nous découvrons petits à petits les différentes facettes d’une capitale qui a connu deux décennies de guerre et qui tente de se reconstruire. Certains quartiers sont très modernes, visiblement influence par la forte présence étrangère. Les femmes n’y portent pas la burqa, mais un simple voile, tandis que les hommes sont habillés à l’Occidentale. Les Cafés-Internet y côtoient les centres commerciaux et les banques. Dans les quartiers populaires, les hommes portent l’habit traditionnel afghan : une shalwar kameez, un gilet en laine sans manches, un patou (sorte de couverture en laine) ou un foulard qu’ils se mettent n’importe comment, et un turban ou un pacol (chapeau plat en laine) selon leur origine ethnique. Les femmes, quant a elle, sont cachées sous leur burqas, petits fantômes bleus ou blancs se faufilant dans la foule masculine. Nous nous étonnons de cette volonté à faire disparaître l’individu derrière son identité sexuelle. Les burqas ne sont que des choses mouvantes, mais de sexe féminin.


En prévision de notre excursion au centre du pays, nous faisons nos emplettes de vêtements locaux. Nous sommes désormais habillés avec une shalwar kameez noire, un patou pour Cyril, tandis que Maud porte un foulard. Nous achetons aussi une burqa... en souvenir. Il faut négocier ferme, car si l’Afghanistan a bien quelque chose de l’Asie Centrale c’est le goût de l’argent et de l’arnaque. Maud profite de son ascendant de femme étrangère pour faire céder les marchands en les regardant dans les yeux, savourant ses petites prises de pouvoir sur la domination masculine. Si dans nos premières sorties, nous nous sentions intimidés par les regards persistants, nous sommes maintenant beaucoup plus à l’aise car nous rencontrons toujours un Afghan ravi de nous aider. Ils apprécient le fait que l’on soit seulement touristes et ils font tout pour nous protéger afin que l’on ait une bonne impression de leur pays. Un policier nous donne même son numéro de portable en nous faisant promettre de l’appeler en cas de problème...


AU COEUR DU PAYS, Afghanistan - Les merveilles du Hazaradjat, 20 au 25 novembre 2006


Ambiance tendue des routes, des tchaïkhanas et des premiers contacts

Nous quittons la guesthouse avec appréhension ce lundi 20 novembre à quatre heures du matin. Le chauffeur de la société de Clément nous accompagne à la gare des bus pour nous négocier un transport pour le Hazaradjat, car il ne faut pas prendre n’importe laquelle des deux routes pour rejoindre Bamiyan, la capitale de la région. La plus rapide a été le théâtre d’événements tragiques dans les derniers mois : quatre journalistes qui campaient ont été assassinés et deux voitures d'ONG ont été la cible des Talibans qui s’emploient à exécuter tous les étrangers qu’ils peuvent trouver. Il faut donc trouver un chauffeur qui accepte d’emprunter la route du Nord, plus difficile et plus longue. Finalement, à six heures du matin, le van Corola 4x4 a fait le plein de passagers et l’on démarre. Nous ne sommes pas les seuls à ne pas vouloir croiser les Talibans.


Nous arrivons à Bamiyan épuisés, le dos cassé par les onze heures de pistes défoncées que l’on a parcourues. Akbar, un collègue afghan de Clément basé à Bamiyan, nous accueille. Nous cherchons vainement un hôtel correct. On serait sensé payer vingt dollars pour dormir dans des lits crasseux sans espoir de se laver, car il n’y a pas d’eau courante, ni de pièce d’eau. On finit par dormir pour sept dollars dans une tchaïkhana - littéralement maison de thé, sert aussi de maison d'étape pour les voyageur et à l'allure d'un squat. C’est une petite révolution, car jamais une femme n’est rentrée dans l’unique pièce où mangent et dorment des dizaines d’hommes voyageurs allongés à même le sol sur les tapis sales devant le poêle. Les gérants trouvent un bon compromis et nous organisent un petit espace privé en fermant un coin de la pièce avec des tables posées sur la tranche. Ils nous choient, nous apportant un broc d’eau chaude pour nos ablutions. Mais les toilettes sont publiques et il nous faut slalomer entre les déjections et les flaques d’urine, éclairés à la lampe de poche, pour se laver sommairement. Autant dire qu’il ne vaut mieux pas échapper le savon ! Nous nous prévoyons un séjour à l’hygiène douteuse.


Le lendemain matin, nous nous réveillons tôt pour embarquer dans le van qu’Akbar nous a trouvé la veille et qui doit nous emmener jusqu’au village de Band-e-Amir et ses lacs prestigieux. Nous démarrons sous la tempête de neige. Un de nos compagnons de voyage est assez embarrassant, regardant Maud de manière provocante et irrespectueuse. Il faut deux interventions de Cyril pour qu’il cesse de se retourner et de la dévisager ostensiblement de haut en bas. Le chauffeur nous prévient que, finalement à cause de la neige, il ne nous emmènera pas jusqu’aux lacs mais jusqu’à un village situé à 30 Km où l’on dormira dans son hôtel et que moyennant quelques dollars, il nous emmènera le lendemain. Nous sommes déçus par cette attitude d’escroc. Refusant de céder, nous lui demandons de s’arrêter au niveau de la piste qui rejoint Band-e-Amir et qu’il refuse de prendre. Nous irons à pied, ce n’est que

sept kilomètres...


Plantés par le chauffeur, on marche vers Band-e-Amir


Il nous dépose au niveau d’un village, nous demandant le double du prix fixé la veille par Akbar. Nous sommes contents d’avoir déjoué ses plans, mais nous voilà perdus au milieu de nulle part, sous la tempête, sans aucune sécurité, car personne ne sait ou nous sommes en ce moment sauf les gars bizarres du véhicule. Les habitants du village nous indiquent pour chemin le champ de neige qui s’enfonce dans les gorges du canyon, droit devant nous. Nous avançons prudemment, suivant les traces préexistantes, car nous craignons que les alentours soient minés.


Au bout d’une heure, nous arrivons glacés dans un autre village alors que la tempête redouble. Malgré nos tentatives d’approche, les habitants nous observent sans nous proposer d’abris et nous montrent le sentier, droit dans la falaise. Devant l’hostilité évidente de leur accueil, il nous faut bien continuer. Nous grimpons donc... jusqu’à rejoindre un plateau enneigé où le chemin disparaît. Au bout d’une centaine de mètres, Maud refuse d’aller plus loin. C’est trop dangereux, il y a sans doute des mines. Nous faisons demi-tour, posant nos pieds exactement aux mêmes endroits, sachant qu’il existe quelque part une vraie piste.


Band-e-Amir : lacs majestueux, mariage et bozkachi par temps glacial

De retour dans le village, nous insistons et le gamin finit par nous l’indiquer. Juste là, tout droit, sous nos pieds... Nous avons perdu une heure et risqué nos jambes, et il rigole ! Nous ruminons notre dégoût. Heureusement, la piste est bien tracée et le soleil revient. Les gens que nous croisons sont plus amicaux et nous confirment notre chemin. Lorsque l’on atteint le prochain village, une famille nous invite pour le thé. Malgré nos faibles notions de Dari, nous arrivons à discuter et nous nous quittons avec le sourire. Enfin, nous voilà en terre accueillante et sous un soleil radieux nous apprécions notre promenade vers Band-e-Amir. Moussa, un ami d’Akbar, nous accueille chaleureusement dans sa famille. Le soleil se couche sur les lacs aux eaux transparentes surplombés par les falaises enneigées et rougissantes. Il fait très froid et nous nous serrons autour du bukhali - poêle qui sert à cuisiner et à se chauffer - en discutant avec le frère de Moussa, qui parle Anglais.


La famille entière dort sur les tapis dans la pièce principale, chauffée par le poêle. Comme nous ne voulons pas les déranger dans leur intimité, toute relative, nous dormons, malgré la température très négative - moins dix, moins vingt ? -, dans l’unique deuxième pièce de la maison. Notre chambre improvisée, qui jouxte l’étable, sent fort le mouton et le toit est percé au dessus de nous, mais nous sommes contents d’être accueillis par une famille, car c’est l’occasion de pénétrer plus profondément dans la vie afghane. La région du Hazaradjat est peuplée de musulmans chiites. La famille de Moussa, comme la moitié du village, a émigré vers l’Iran, fuyant la guerre contre les Russes, la guerre civile et les Talibans. La plupart des enfants de la famille sont nés en Iran, mais comme leur parents étant Afghans, ils n’ont pu acquérir la nationalité iranienne, ni le droit de travailler dans le pays. En 2003, comme leurs diplômes ne leur servaient à rien et que la situation en Afghanistan était redevenue calme, ils sont revenus. Le plus grand frère a trouvé un travail dans une ONG. C’est le seul salaire d’une famille de huit personnes. Moussa, lui, ne se voit pas d’avenir dans ce pays en ruine et il veut émigré vers l’Angleterre. Cyril a beau lui parler des passeurs qui vendent les clandestins pour de l’argent ou encore de la vie difficile des sans-papiers en Europe, il ne veut rien entendre. Il sait, comme les autres, qu’ailleurs c’est mieux. Cependant, nous comprenons d’autant mieux sa difficulté à vivre ici qu’il a vécu dans les villes iraniennes avec un confort bien supérieur à celui des campagnes afghanes. Nous sommes nous aussi confronté à la rigueur rurale. La rivière est gelée, et il faut casser la glace pour prendre de l’eau difficile à boire tellement elle est glacée. Impossible de se laver, les toilettes, seule pièce de relative intimité si l’on considère qu’il n’y a pas de porte, sont à l’extérieur et avec le froid il est insensé de penser à ôter son pull. Comme eux, nous nous contentons des ablutions strictement nécessaires.


Band-e-Amir, miracle de beauté


Nous passons notre journée du lendemain les pieds dans la neige à longer les lacs de Band-e-Amir sous le soleil. Les falaises ocres saupoudrées de neige se jettent dans les eaux aux reflets turquoises. Les lacs communiquent les uns les autres, de cascades en cascades. On dirait bien que l’on vient de trouver la huitième merveille du monde ! Le jour suivant, nous sommes invites à assister à un mariage qui démarre par un bozkachi, jeu équestre où les deux équipes adverses se disputent une carcasse de chèvre décapitée. Les premiers à la jeter trois fois dans le trou central remportent la partie.

Le jeu est extrêmement violent, tous les coups sont permis, y compris les coups de bâtons sur les chevaux des adversaires. Nous assistons au match dans un décor digne du Far-West. Après le bozkachi, la famille de la mariée invite tout le village à manger un riz pilaf. En tant qu’invite d’honneur nous avons le droit de manger dans la maison du marié, exclusivement masculine. Nous assistons ensuite à l’arrivée de la mariée : couverte d’une burqa décorée qui la dissimule complètement, elle est introduite dans la maison de l’époux avec ses parents après avoir baisé le Coran. Elle y passera sans doute toute sa vie au service de ses beaux-parents et de sa famille. La suite des festivités se passe en comité restreint et nous n’y avons pas eu accès. En fin d’après-midi, le policier du village, ami de la famille, nous propose de nous ramener à Bamiyan avec ces copains.


Nous voici donc, dans le 4x4 avec des flics du gouvernement, dans la nuit tombante, sur une piste glacée. L’ambiance est plutôt calme jusqu’à ce qu’on aperçoive les phares de deux voitures stoppées sur le col. La musique est immédiatement éteinte et nos compagnons de voyage commencent à s’agiter en prononçant le mot "taliban". Nous ne sommes vraiment pas fiers. On nous a toujours dit de ne pas prendre de transport de nuit. Plus on se rapproche du col, plus les policiers ralentissent. On arrive finalement devant les voitures arrêtées. Le chauffeur descend. On attend. Les vitres sont gelées et on ne voit rien de ce qui se passe dehors. Lorsqu’il revient, c’est le soulagement, les deux voitures ont juste crevé et les voyageurs ont eu aussi peur que nous. L’atmosphère se détend, et les éclats de rire sont assez nerveux lorsque l’on repart. La route n’est pas finie. Il faut dire que les policiers n’ont aucun moyen en comparaison des Talibans, enrichis par l’argent de l’opium. Nous arrivons finalement à Bamiyan après avoir croisé encore quelques voitures dont les conducteurs ont probablement tremblé à la mesure de notre propre peur. Nous appelons Akbar qui nous envoie dormir dans une tchaïkhana qui cette fois-ci à des chambres individuelles. L’hygiène est des plus médiocre et nous ne pouvons toujours pas nous laver, mais nous sommes contents d’être arrivés sains et saufs.


Bamiyan : les ruines des Talibans et l’histoire d’Alijon

Bamiyan était renommée pour ses Bouddhas géants, construits à l’époque ou la route de la soie était bouddhiste. Le site est maintenant célèbre comme témoin de l’intolérance religieuse. Les Bouddhas avaient survécus à l’invasion soviétique et à la guerre civile, mais les Talibans, considérant qu’ils étaient contraires à l’Islam, les ont dynamités en 2001. L’UNESCO a décidé de ne pas tenter de les reconstruire, préférant laisser la trace de la rage destructrice des hommes. Alors que nous traversons le village en ruine pour rejoindre les niches désormais vides des Bouddhas, deux hommes nous hèlent et nous invitent à boire le thé. Ce sont les membres de la brigade anti-stupéfiant de la région. Comme aujourd’hui, c’est vendredi, jour de prière et de repos, ils sont oisifs, tout disposés à s’occuper de nous et nous accompagnent pour visiter le site.


Emotion devant les restes de Bamiyan


Alijon est Hazara, il a aujourd’hui 20 ans et nous raconte son histoire petit à petit alors que nous avançons vers les restes des statues. « En 2001, j’avais 14 ans quand les Talibans sont arrivés. Ils nous emmenés vers les grottes et m’ont attaché et battu. Derrière, plus haut, là-bas, vous voyez ? Ils ont exécuté mon père ». Nous écoutons terrifiés alors que le commandant de brigade s’esclaffe trop fort. Donnant une claque amicale sur le dos de son chef, Alijon continue « Vous comprenez, lui, il est Pachtoune et ils ne leur ont rien fait mais nous les Hazaras, ils ne nous aimaient pas ». Nous avançons en ce moment même sur un champ de mines, évitant de marcher sur les cailloux rouges, car ils nous expliquent que ceux-là sont posés sur les mines à extraire. Par contre, on peut marcher sur les blancs qui marquent les endroits déminés. Les rouges et blancs sont en cours de déminage. Nous avançons prudemment posant nos pieds sur leurs traces et évitant de sortir du chemin balisé, car comme nous le rappelle Alijon « Ici, on ne sait pas encore, s'il y en a ». Pourquoi toutes ces mines ? « C’est simple, les habitants s’étaient réfugiés dans les grottes et ils les ont posés pour qu’ils ne puissent pas en sortir ». Nous arrivons essoufflés en haut de la colline et nous nous courbons pour parcourir les tunnels qui mènent au niveau de l’ancienne tête du Bouddha. Nous sommes à 40 mètres au dessus du sol et nous nous asseyons un peu inquiets sur les planches qui servent d’échafaudage. Alijon reprend la parole, nous expliquant que si l’on voit autant de ruines dans le village, c’est que les Talibans y ont mis le feu, enfermant des hommes dans les maisons ou les jetant dans les puits. Ne se seraient-il pas inspirés de la tragédie d’Oradour-sur-Glane ? Nous écoutons avec douleur la suite de l’histoire du massacre : « ils ont jeté les hommes du haut de la tête des Bouddhas. Ils leur bandaient les yeux et les poussaient ». Alijon, 20 ans, ne pleure pas. Il est seulement devenu policier dès qu’il a pu, sans doute histoire de se battre pour la mémoire de son père et pour les autres. Nous retournons prudemment jusqu’au village, photographiant les champs de mines et observant les restes des tanks qui, chargés d’explosifs, ont servi à dynamiter les Bouddhas. Pour la plupart des Hazaras du village, la perte des Bouddhas est presque une chance, car elle a attiré les regards du monde et leur a permis de témoigner. C’est un peu pour ça qu’ils aiment bien les étrangers ici. De retour à leur bureau, installés dans une ancienne forteresse en ruine, les policiers nous offrent le déjeuner et nous prient de rester dormir avec eux pour partager une soirée détente... à la vodka. Les Russes seraient-ils passés par là aussi ? Nous les quittons émus et retournons à nos occupations, car nous devons absolument aller nous laver. Cela fait cinq jours que l’on attend le Hammam !


Le gérant du Hammam nous donne curieusement rendez-vous à cinq heures alors que l’on était déjà prêts à se jeter dans les bassines dès 9 heures du matin et il insiste étrangement pour que Cyril ne rentre pas dans la même cabine que Maud pour se laver alors que les autres clients le poussent à y aller. Maud comprend vite toutes ces précautions lorsqu’elle voit la moustache du gérant se détacher sur la vitre de la fenêtre de la cabine... Maud rumine sa vengeance. Enfin prêts à partir, Cyril sort le premier tandis qu’elle s’adresse en Dari au dit gérant et aux clients retardataires, leur disant : « Un homme m’a regardé toute à l’heure, donc on ne vous paiera pas ! » Et tac, voici comment moucher un vicieux... Il faut avouer que malgré son plaisir d’avoir humilié le gars en publique, Maud n’ose pas mettre ses boules Quiès cette nuit-là, car la porte de la chambre ne ferme pas bien et que tout le village sait où nous dormons. On ne sait pas trop jusqu’où peut mener l’honneur dans des contrées pareilles. Nous avons d’autant plus de mal à dormir que nous avons, avec difficulté, réussi à arranger un transport pour rejoindre Kaboul le lendemain, les conducteurs insistant pour nous faire passer par la dangereuse route du Sud. Le gérant de la tchaïkhana s’en est mêlé en nous disant de payer le double du prix pour qu’il convainque quelqu’un de nous emmener par la route la plus longue. Et à cinq heures du matin, nous n’avons toujours pas de nouvelles. Nous décidons d’aller voir par nous même, et trouvons deux bus qui passent par la route du Nord... sans surcoût. En réalité, de nombreuses personnes ont aussi peur que nous et nous avons croisé un salaud de plus qui voulait se faire de l’argent contre notre sécurité. Lorsque l’on sait que l’insécurité en Afghanistan... c’est la mort, on se dit qu il faut bien avoir vécu deux décennies de guerre pour oser négocier la vie des gens !


À six heures du matin, au démarrage, nous ne sommes toujours pas rassurés. Peut-être que le chauffeur nous a menti lui aussi, nous faisant croire qu’il allait passer par le Nord alors qu’il va passer par le Sud comme les autres parce que c’est plus rapide. Nous guettons donc la route et c’est le soulagement lorsque nous reconnaissons un canyon, un tank échoué dans la neige, une forteresse écroulée ou un village en ruine. Finalement, nous arrivons à Kaboul, sains et saufs et retrouvons la chambre douillette de Clément où nous nous endormons en ayant le sentiment d’avoir survécus à beaucoup de "peut-être que" et persuadés que s’il fallait le refaire, on le referait juste... pour témoigner.



HERAT, Afghanistan - Plein Ouest, 27 au 29 novembre 2006


Ce lundi matin, nous parcourons une dernière fois Kaboul, de nuit, conduits par le chauffeur de la société de Clément jusqu’à l’aéroport. Les vérifications de bagages sont très sommaires pour les étrangers d’autant qu’ils nous semble bien que la led de la boite à rayon X n’est pas allumée ! Évidemment, il n’y a jamais d’électricité à Kaboul, sauf deux heures par jour, le soir, lorsque les avions ne décollent pas. L’avion est bien rempli. En effet, c’est le seul moyen sûr pour se rendre de l’autre côté du pays, à Hérat. La route du Sud est contrôlée à moitié par les Talibans et à moitié par les Américains, celle du Nord passe sur le territoire des nomades turkmènes qui vivent de banditisme, celle du Centre est impraticable en hiver et de toute façon rares sont les chauffeurs de taxi qui accepteraient de l’emprunter avec des étrangers à son bord à cause de la réputation sauvage des contrées qu’elle traverse. Nous voilà donc souffrant de notre seconde entorse à notre voyage terrestre. Cette fois-ci, l’avion à des masques à gaz et nous tremblons beaucoup moins, absorbés par la vision sur les montagnes enneigées du centre du pays.


Témoins de la splendeur architecturale du passé, les minarets lancés vers le ciel


Nous trouvons à Hérat une chambre d’hôtel miteuse, mais pas chère. Ici, il faut choisir entre 4 et 40 dollars... entre hôtels de locaux ou de personnels d’ONG. Nous commençons à peine à nous promener dans la ville que nous sommes invités à rentrer dans une maison ou l’on célèbre un mariage. Enfin, seule Maud rentre car c’est la maison des femmes. Elle est happée par un flot de gamines, de femmes et de grand-mères qui l’interpellent en Dari, criant de plus en plus fort pour qu’elle comprenne. On lui sert un thé, lui tripote les joues, les cheveux et elle se retrouve dehors à côté de Cyril dans la même demi-heure, car celui-ci a attendu en discutant avec d’autres hommes dans la rue. Malheureusement, pas de photos, car les femmes n’étaient pas voilées. Deux mètres plus loin, un Pachtoune nous prend en charge, nous guidant jusqu a un Café-Internet et nous invitant à passer la soirée avec lui. C’est un jeune professeur d’Anglais, mais comme il regarde beaucoup Maud, nous déclinons. Un bon musulman ne regarde pas la femme d’un autre, se dit-on, ou alors c’est qu’il la prend pour une femme facile. Eh oui, nous sommes désormais au fait des règles de vie en société islamique.


Demain, nous partirons sur l’Iran et rejoindrons la ville sainte de Machhad. Nous quittons avec regret l’Afghanistan et ses hommes fiers qui n’ont jamais laissé leur pays être conquis. Et oui, malgré leurs différences ethniques, tous nous ont parlé de leur pays... l’Afghanistan... qui pourtant veut dire littéralement le pays des Pachtounes. Dans ce pays de l’ambiguïté où se côtoient modernité et conservatisme, accueil chaleureux et hostilité, dangers réels et fantasmes, nous avons l’impression d’avoir été témoins, parfois voyeurs et parfois attendus, de l’histoire d’un pays encore en guerre, mais qui veut à tout prix se reconstruire.


Khuda Hafiz,


Maud et Cyril


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